Naidokan

Avant propos

Toute pratique/recherche martiale me parait respectable dès lors qu’elle s’inscrit dans l’épanouissement, la paix, l’harmonie et le respect de l’individu. C’est dans cet état d’esprit que je conçois le karaté et que nous le pratiquons au dojo, la technique n’étant qu’un moyen, un outil. Je précise que je ne détiens aucune vérité : j’essaye de pratiquer ma discipline avec régularité, sincérité, engagement et la partage avec passion et convictions. Concernant la création du club NAIDOKAN, elle est une conséquence de plusieurs paramètres : des années de pratique, de multiples rencontres, des formations, des lectures, des questionnements, des remises en causes qui m’ont fait prendre conscience de la nécessité d’élargir ma vision et de partager mes connaissances… La suite de ce texte détaillera un peu plus mon point de vue. Je vous souhaite une bonne lecture.

Les limites d’une pratique martiale purement externe

Le style shotokaï est un style de karaté caractérisé par des postures très basses et des mouvements amples et pénétrants. L’adage « plus bas, plus loin » est d’ailleurs généralement bien connu des pratiquants shotokai. Il y a bien entendu du bon à travailler ainsi : cela forge et endurci le corps, cela permet aussi de développer irimi (apprendre à rentrer lors d’un assaut), cela permet également d’améliorer son mental (il faut en vouloir pour travailler bas) et cela renforce le caractère. L’externe doit se travailler, c’est une certitude. Mais pratiquer l’externe comme seule ligne de conduite est à mon sens, dangereux à plusieurs titres :

  • Le karatéka peut s’enfermer dans une « quête de l’esthétisme » dont la seule finalité de la pratique se résume au monde du visible (la partie émergée de l’iceberg) et donc à la recherche d’une beauté gestuelle creuse et vide de sens sur le plan martial. Dans ce cas précis, le kata peut être alors perçu comme un outil “refuge” servant seulement cette quête d’esthétisme superficielle. Or le kata est bien plus que cela…
  • Le karatéka peut tomber dans une routine d’autosatisfaction illusoire : apprendre un mouvement externe est relativement facile d’accès (il suffit de « copier» un visuel pour reproduire ce mouvement). Il aura donc le sentiment de « maîtriser rapidement les techniques » et s’en contentera. Il continuera alors de « singer » ces mouvements superficiels durant toute sa vie en pensant que la seule répétition régulière de ces mouvements suffira à améliorer sa pratique. Il s’exposera ainsi au risque de stagner dans sa progression une fois arrivé à un certain niveau. Il se verra alors frustré de ne plus pouvoir continuer à avancer et finira par abandonner la pratique car le sentiment d’avoir fait le tour de la discipline sonnera pour lui comme une évidence. En réalité le « mouvement véritable » n’aura pas été intégré durant toutes ces années : le pratiquant n’aura atteint en effet que le stade de “shu” selon le principe d’évolution du shu ha ri…
  • Le karatéka s’expose à des risques de blessures : de mauvaises répétitions de mouvements focalisées sur l’externe (posture très basse tétanisant les muscles) peut conduire sur du long terme à des risques de blessures sévères (destruction d’articulations telles que le genou par exemple sur des zenkutsu dachi très bas). Or l’un des buts des arts martiaux n’est il pas la longévité ?

Karaté et dimension interne

Il est malheureusement rare dans les dojos de karaté d’aborder ouvertement et clairement l’aspect interne. Est-ce à cause :

  • d’une méconnaissance des principes sous-jacents ?
  • d’une volonté de préserver des secrets bien gardés ?
  • d’une difficulté de transmission ; comment transmettre un “travail invisible” ?

Pratiquer un art martial sans sa dimension interne est au final similaire à boire un verre sans contenu. En clair, cela revient à ne rien boire. Par analogie on peut donc se demander si pratiquer le karaté sans appliquer l’interne est bien réellement du karaté ou juste une enveloppe trompeuse faisant penser à du karaté. Il arrive aussi parfois, lors de cours, que la dimension interne soit évoquée sans réellement la nommer ainsi ou qu’elle soit évoquée sans explication (« travailler davantage avec le hara… » ou encore « ressentez le Qi/l’énergie circuler dans votre bras…») : l’imagination du pratiquant est alors mise à rude épreuve et le senseï se satisfait trop souvent du message “codé” qu’il vient de faire germer dans la tête de ses pratiquants… Un message qui sans les clés de lecture est en réalité totalement inexploitable en l’état : que peuvent bien signifier concrètement de tels propos ? Le pratiquant se trouve alors pris dans une pratique plus ou moins mystifiée qu’il aura toute sa vie du mal à expliquer et qu’il finira par accepter comme une vérité universelle jamais remise en cause. Ces dérives pédagogiques peuvent mener en shotokai à de réelles incompréhensions : on constate entre autre que  la souplesse sensée nous rendre redoutable se transforme en « molesse ». Une « molesse » qui ne fait pas écho avec les principes d’efficacité défendus depuis toujours par Shigeru Egami senseï (père fondateur du style shotokai). En effet Shigeru Egami senseï s’est longuement questionné sur l’efficacité de son tsuki durant ses recherches. Mais alors quels sont les leviers d’action pour optimiser sa pratique ?

Un concept majeur abordé dans notre club : « Unifier TORA et RYU »

Au sein de notre dojo, nous distinguons donc très clairement les dimensions martiales « externe » et « interne », symbolisées respectivement par les images Tora (Tigre) et Ryu (Dragon).

  • Tora symbolise la lumière et le réel, le contact avec la terre ferme, la force physique brute, la réalité directement perceptible par l’œil (le visible) : Tora caractérise l’externe. L’externe, c’est en quelque sorte l’enveloppe, le contenant de l’art martial. 
  • Ryu symbolise l’obscurité et l’imaginaire,  la connexion à la voûte céleste, la force subtile, la réalité non directement perceptible par l’œil (l’invisible) : le Ryu caractérise l’interne. L’interne c’est en quelque sorte le contenu, ce qui « rempli » un mouvement, une technique dans l’art martial.

Tora et Ryu sont comme les deux faces d’une même pièce : ils sont une conjonction à la fois contradictoire et complémentaire et sont en réalité indissociables. Ils représentent à eux seuls toute la profondeur de notre univers complexe basé sur la dualité des concepts (principe du Yin/Yang très répandu dans la culture chinoise). Unifier Tora et Ryu est donc essentiel pour qui veut comprendre la subtilité de l’art martial et poursuivre le karaté dans une perspective d’efficacité et de longévité. Par la combinaison de ces deux dimensions il est effectivement possible d’obtenir une pratique martiale optimisée cohérente  et saine pour le corps et l’esprit :

  • respect du corps (éliminer les tensions inutiles et donc travailler en relâchement),
  • apprentissage de la connexion corporelle (développer une coordination de haut niveau),
  • gain en efficacité (développer la force élastique des tendons, se déplacer plus rapidement, faire exploser la force, …).

Il est dit que la force martiale doit subsister au fil des années (cette force est la force interne). Il n’en n’est rien concernant la force purement physique (force externe) qui se dégrade et s’amenuise peu à peu. En effet il n’est pas rare de voir le corps de personnes âgées s’affaiblir douloureusement avec le temps. La force physique est beaucoup plus volatile. Elle est bien plus éphémère que la force interne. C’est cette dernière que nous cherchons donc à cultiver au sein de notre dojo : une force libre, sans entrave, produite dans un corps unifié.

Au final, pourquoi NAIDOKAN ?

Naidokan pourrait se traduire par « bâtiment où l’on étudie la voie de l’interne ». Naidokan n’est pas un nouveau style de karaté (il en existe déjà bien suffisamment). Il traduit simplement l’expression d’une prise de conscience relative au style shotokaï, celle de la nécessité d’étudier la dimension interne de l’art martial. Elle est selon nous, pratiquants, une clé permettant d’aller encore plus loin dans la pratique et s’inscrit dans la lignée des recherches sur l’efficacité (pour la santé et le combat) léguées par les maîtres. Ainsi, la technique n’est pas une finalité pour qui veut découvrir la partie immergée de l’iceberg (l’interne). Elle n’est qu’un moyen, un outil pour comprendre des principes universels sous-jacents. Il est bon de rappeler que les origines du karaté (anciennement appelé Naha-te) proviennent de Chine et la dimension interne fait partie intégrante de la culture martiale chinoise. Alors, pourquoi ne pas mettre en pratique de tels principes dans le karaté qui puise ses propres racines directement de Chine ? Au Naidokan nous avons considéré l’importance de ces concepts chinois au regard de cet art martial japonais qu’est le karaté do shotokaï afin de former un tout cohérent, complémentaire et solide. Tout cela dans un but unique : faire grandir le karaté do shotokai pour qu’il puisse être mieux compris dans sa forme et qu’il puisse offrir des axes de réflexion et de progression encore plus riches pour le pratiquant. Nous mettons donc volontairement un accent important sur la dimension interne dans notre pratique car elle est de nos jours parfois confuse, peu connue et minoritairement partagée dans le style shotokaï. Cela dit, nous n’omettons pas la dimension externe qui reste la base de notre travail. En effet, nous pratiquons un karaté dans le respect des formes externes léguées par les maîtres Shigeru Egami ou Tetsuji Murakami mais en interprétant la souplesse comme une souplesse de structure interne complexe (souplesse qui n’a donc rien à voir avec la faculté de pouvoir faire le grand écart par exemple, même si cela reste une compétence intéressante). L’idée est d’accepter de changer de paradigme afin d’apprendre à “bouger de l’intérieur”… Le Naidokan représente donc cette volonté de changer de paradigme et de prendre conscience que l’interne doit être étudié pour profiter pleinement des bénéfices de cet art martial merveilleux qu’est le karaté do shotokaï. Et n’oublions pas : la théorie sans pratique n’est rien ! Alors pratiquons 🙂

Merci d’avoir pris le temps de lire ces quelques mots.

Alexandre BLANC.