Réflexion martiale n°1 : de la technique shotokai doivent naître des principes, des principes naîtra le corps martial

Voici la première réflexion martiale que je vous propose aujourd’hui. Je vous partage ces quelques lignes non pas comme un répertoire de vérités mais plutôt comme des supports à la réflexion qui m’aident d’une part à structurer ma pensée mais qui d’autre part pourraient vous aider à éclaircir la votre ou du moins vous amener à vous interroger sur le rôle de la technique. Il s’agit bien entendu d’une réflexion que j’essaye d’appliquer personnellement à chaque entrainement depuis maintenant plusieurs années.

La technique est un socle d’apprentissage dont il faut se méfier lorsque l’on souhaite franchir un cap dans sa pratique shotokaï

Les techniques sont bien souvent codifiées à travers des formes, standardisées et respectent donc des critères bien précis. En effet, notre conditionnement sociétal fait que nous avons pris pour habitude de ranger, classer, structurer les choses de manière à les rendre identitifiables, exploitables, uniques, comparables, précises. Il suffit de voir l’existence de nos fameux dictionnaires pour s’en convaincre. Tout est conceptuellement bien rangé dans ce monde dans lequel nous vivons. Il n’y a en réalité pas de place pour l’indescriptible, le « entre deux »… Du chaos est né le cosmos, je n’invente rien. La technique est au final similaire à un mot du dictionnaire : un moyen concis, précis, permettant de véhiculer un sens, une idée (en réponse à une attaque par exemple). Au même titre que lorsque l’on apprend une langue, il est donc normal au début de vouloir enrichir son vocabulaire martial. Oi tsuki, uraken uchi, empi uchi, age uke, mae geri, tobi geri, gyaku tsuki, otoshi, etc…autant de noms différents que de techniques différentes… un vrai « catalogue » et il y en a pour tous les goûts… Il est encore plus vrai pour le pratiquant actuel de vouloir enrichir sans cesse son catalogue martial dans une société où l’on nous pousse à consommer à outrance et à nous inciter à vouloir toujours plus. Mais est ce bien important sur le plan martial de “collectionner” des techniques ? Connaitre par exemple 20 katas signifie-t-il réellement qu’ils sont bien maîtrisés et intégrés ? Pas si sûr… Personnellement se recentrer sur l’essentiel me parait hautement plus profitable mais au combien plus difficile… On ne peut pas tricher avec l’essence des choses car cela se voit rapidement… Il faut avoir conscience que vouloir collectionner des techniques sur du long terme est un vrai risque d’éparpillement et de dilution pour la pratique. Se noyer dans des amas techniques est pourtant chose courante : on finit par se perdre et ne plus voir l’essence des choses, l’ADN de l’art martial. Du coup on ne fait que survoler son art.

Soulignons également que la technique de par sa forme imposée sclérose le pratiquant dans son évolution s’il ne sait pas voir : on apprend des formes que l’on répète inlassablement en justifiant que le temps fera son affaire. Cela se saurait si les choses étaient si simples. La technique est un passage mais en rien une finalité…

Aussi, on constate souvent que dans les styles, c’est finalement la technique qui cloisonne en créant des communautés qui ne se comprennent qu’entre elles car le langage utilisé est “propriétaire”. En effet l’apprentissage d’un style nous pousse malgré nous à vouloir cultiver notre différence technique au regard des autres communautés martiales, comme si la technique que nous pratiquions était la seule vérité. Attention, perçue ainsi, la technique au lieu de rassembler, divise.

Bref il faut se méfier de la technique et du purisme trop rigide qu’on peut lui associer. Comment percevoir la technique alors pour qu’elle puisse faire grandir et surtout pour qu’elle puisse devenir plus universelle ?

Pour aborder correctement la technique il faut d’abord bien considérer nos différences corporelles respectives

Partons d’abord du constat évident, mais trop souvent négligé, que tous les individus ne possèdent pas les mêmes caractéristiques physiologiques : grandes ou petites jambes, souplesse ou raideur articulaire, forte ou faible densité musculaire, fibres musculaires courtes ou longues, hyper cambrure ou non, etc… Nous naissons avec un capital génétique, système d’information complexe qui code nos points forts, nos points faibles, notre corps, notre être entier. Bien entendu l’expérience de la vie acquise au fil du temps nous permet d’influer sur notre corps et permet de jouer sur certaines variables offertes par la nature mais la variabilité est parfois mince. En effet faire le grand écart par exemple, n’est bio-mécaniquement  pas possible pour tout le monde. C’est pourquoi insister sur de tels compétences lors d’entrainement peut être complètement contre productif voir même destructif à terme pour le pratiquant : crispation, sur sollicitation articulaire, blessures prématurées, frustration, arrêt de la pratique, etc… Dans ce schéma de pratique la sélection naturelle suffira à dire que vous n’êtes pas prédisposé pour telle ou telle pratique ou pire, que les arts martiaux ne sont tout simplement pas faits pour vous. C’est bien triste de se fixer des barrières illusoires avant même d’essayer. Les arts martiaux sont accessibles à tous si l’on voit la pratique sur le bon angle. La technique doit pouvoir s’adapter au corps du pratiquant. Pour cela il faut élargir sa propre conscience sur ce qu’est réellement la technique et sa finalité. La technique juste doit permettre à chacun de trouver l’essence des choses, ce que je nommerai ici : les principes universels. Par conséquent, s’imposer une somme de critères techniques s’il n’y a pas de recherche de principes derrière me semble très limité pour évoluer dans la pratique…

Pour aller plus loin, il faut élargir sa conscience pour intégrer les principes universels

Celui qui ignore qu’il ignore n’ira malheureusement pas loin sauf si une personne l’aide à ouvrir les yeux. En revanche une personne qui a conscience de son ignorance est déjà plus avancée à mon sens… Ce à quoi il est fondamental de réfléchir, pour tendre vers un karaté plus subtil, est donc d’élargir sa conscience pour trouver comment faire jaillir d’une technique, des principes. En effet trouver une gestuelle universelle qui transcende la technique et qui peut être intégrée par chacun de nous quelque soit notre morphologie, notre style martial d’origine est essentiel. Un langage commun, partageable et intégrable par tous. Je parle ici du langage universel du “corps martial” : celui du mouvement libre qui se détache de la forme et qui démontre une compréhension fine de votre technique. Le mouvement qui témoigne d’une utilisation « juste » d’un corps au service de l’esprit. A ce stade de conscience, la technique n’aura plus de saveur stylisée mais une saveur universelle imprégnée de principes profondément ancrés en nous. On n’exprimera donc plus des techniques dans sa pratique mais seulement des principes : la vision  à ce stade est clairement différente en terme de pratique. Il s’agit d’une vision martiale avancée. Le seul moyen de parvenir à ce langage universel donc, est à mon sens de construire sa pratique non pas comme un catalogue de techniques à collectionner mais plutôt comme un catalogue de principes universels à identifier et à intégrer. Des principes dits « universels » car ils reposent sur des lois physiques universels et sont exploitables par chacun de nous indépendamment de notre physiologie, de nos origines, etc… Ils sont en latence et attendent seulement l’éveil. Respecter scrupuleusement une forme ne suffit pas pour comprendre réellement les arts martiaux : au contraire elle peut tout aussi bien faire progresser positivement (se rapprocher des principes) ou négativement (s’éloigner des principes) si l’on n’est pas attentif. La voie mène parfois sur de fausses pistes. Il faut donc être vigilant et parfois savoir transiger avec le purisme des formes pour comprendre et réveiller ce potentiel enfoui sous la technique. Il faut savoir faire de notre technique une gestuelle transdisciplinaire, une gestuelle de la forme sans forme (ce qui rejoint sur ce point les idées véhiculées par Bruce Lee soit dit au passage). Intégrer un principe universel est donc évidemment bien plus puissant que de vouloir posséder un catalogue de techniques. Si la technique fonctionne dans un cadre donné pour un physique donné, un principe fonctionnera quasiment dans tous les contextes pour tous les physiques. Du principe intégré pourra alors jaillir une infinité de possibilités techniques solides et cohérentes. Il faut en effet apprendre à exploiter son corps et à le former de manière à réaliser que n’importe quel mouvement du corps puisse devenir martial (ce qui élargi le champ des possibles par rapport au catalogue technique de départ). La finalité est alors non pas de collecter des techniques mais d’obtenir la compétence mère, celle du corps martial, compétence au combien puissante. C’est exactement cela qu’il faut trouver à mon sens par la pratique pour prétendre pratiquer les arts martiaux.

Ainsi, je suis convaincu que la création d’un style n’a donc de sens que s’il permet d’accéder à ces fameux principes universels, sans quoi la pratique sera à long terme, je pense, triste, limitée, inefficace et en sommes bien fade.

Pour moi, un pratiquant expérimenté est donc reconnaissable non pas à la teinte de sa ceinture ni même dans le nombre de mouvements qu’il connait. Le niveau sera supérieur à partir du moment où le nombre d’ingrédients intégrés à un mouvement unitaire simple (gedan baraï par exemple) fera de ce mouvement simple un mouvement de haute couture démontrant l’usage de principes universels maîtrisés. A ce moment alors la technique ne sera plus, elle s’effacera pour laisser libre expression aux principes traduisant simplement le mouvement juste. A ce stade, le champ des possibles deviendra alors d’une profondeur infinie… n’importe quel mouvement réalisé deviendra martial ; corps et esprit seront parés pour s’adapter à n’importe quelle situation. La technique deviendra alors un mouvement d’artiste martial, un mouvement qui dépassera les frontières purement stylistiques, le mouvement exprimé par un corps libre, disponible et naturel.

A tous ceux pour qui ces éléments ne sont pas évidents, je vous invite grandement à y réfléchir… Les bénéfices en sont immenses pour la pratique. En espérant que cela puisse sincèrement vous aider.

On se retrouve pour une prochaine réflexion martiale ^^

A bientôt.